PEUT-ON REAFFECTER, RECONVERTIR ET SAUVEGARDER TOUT A LA FOIS ?

Yvan MAYEUR, Président du Centre Public d'Aide Sociale, Bruxelles, Belgique

 

Si l'on pose cette question de façon générale à un architecte, un ingénieur, un médecin, un financier, un urbaniste ou un politique, les réponses seront certainement toutes différentes, mais si on leur pose la même question pour un cas concret, les réponses seront aussi toutes différentes.

En fait, la décision appartient au politique de façon directe pour les hôpitaux publics, de façon indirecte aussi en tant que responsable des autorisations d'urbanisme et des plans de santé publique. C'est le métier du politique de décider. De décider certes en s'entourant préalablement d'avis, mais prendre une décision qui serait la synthèse d'une batterie d'avis, c'est-à-dire de l'eau tiède résultant du mélange de plusieurs eaux tièdes, cela n'est pas décider.
En toute matière chacun a donc un avis, mais il existe aussi une hiérarchie des avis et des enjeux.

En matière hospitalière, l'enjeu médical doit rester l'enjeu premier. Il dispute âprement cette première place à l'enjeu financier. La lutte est féroce.
Et voilà qu'interviendraient des enjeux esthétiques, historiques et culturels ! Aucune chance d'être entendus !


Descendons dans le concret bruxellois.
Depuis le début des années 90, s'y déroule un grand monopoly hospitalier déclenché par l'Etat Fédéral dans le souci de maîtriser les dépenses. Cela comporte la désaffectation des établissements de 150 lits et moins, dont les bâtiments se retrouvent à la dérive sur le marché immobilier avec des fortunes diverses : réaffectation en logements de notre ancien institut médico-chirurgical Saint-Joseph, location à usage d'ambassade de l'institut médical de Latour de Freins, démolition du War Memorial.

Autre phénomène qui n'est sans doute pas non plus purement bruxellois, le dérapage urbanistique. Le territoire de Bruxelles a été massacré dans l'euphorie de la modernisation et de l'enrichissement des années 50 et 60, par des autoroutes urbaines, des viaducs et des immeubles tours quasiment jusque dans son cœur historique. Cette époque a vu la démolition pure et simple de l'Hôpital Saint-Jean, joyau d'architecture néo-classique.


Descendons maintenant dans le concret du C.H.U. Saint-Pierre.
Le C.P.A.S. gère un hôpital aigu construit en 1935 et occupant avec ses dépendances la totalité d'un îlot. Il s'exprime dans une architecture Art Déco homogène et plutôt intéressante. Le C.P.A.S. lance un concours en vue de la restructuration de l'hôpital. Il laisse ouvertes les options soit de reconstruction, soit de rénovation mais impose de transférer les principaux accès publics vers le boulevard de ceinture plutôt que de conserver l'accès historique dans son quartier populaire. Ces options ont été prises avant moi, j'en aurai certainement prises d'autres. Sur onze projets candidats, on dénombre onze projets de démolition-reconstruction !

Que retenir de cet épisode ?
qu'un architecte sera toujours disposé à démolir n'importe quoi pour déposer son œuvre personnelle en lieu et place ; que l'enjeu politique s'exprime dans le programme : il est clair qu'un accès sur le boulevard témoigne d'une volonté de s'adresser à une autre clientèle par rapport à la structure ancienne directement ouverte sur le quartier populaire.

Toujours est-il que la réalisation de ce projet est en cours d'achèvement et que l'on tente aujourd'hui de rééquilibrer la situation par des interventions sur les espaces publics et les zones de cour et jardin.

Que retenir en ce qui me concerne ?
qu'à travers de la logique de l'argent et à travers de la logique de la fonctionnalité il en va des bâtiments hospitaliers comme de n'importe quel bâtiment ; que l'option politique voire idéologique s'exprime dans la formulation du programme bien plus que dans l'expression architecturale qui le concrétise ;
que dans le domaine hospitalier la bonne conscience est confortée par la conviction d'œuvrer pour le bien commun en offrant le meilleur outil au meilleur coût aux meilleurs praticiens médicaux.

En conclusion de ma conclusion, je dirai :
que cette bonne conscience aide à supporter les dégâts souvent irréversibles commis sur des bâtiments historiques ;
que dans ce domaine aussi le remords est toujours tardif et à charge de la génération suivante.