RESTAURATION, DEMOLITION, FACADISME

Arnold CZERWONOGORA, Ingénieur, Centre Public d'Aide Sociale, Bruxelles, Belgique


En tant qu'ingénieur, en tant que responsable des Services techniques de notre Institution, mon job est de rendre possible les orientations et les décisions de l'institution. Une institution qui identifie ses origines par une léproserie bruxelloise du XIIème siècle est forcément confrontée dans son parc hospitalier transmis de génération en génération à ce type de question.

En 30 ans de carrière professionnelle, j'ai pu observer 150 ans d'évolution dans un bâtiment hospitalier emblématique de la Ville de Bruxelles, c'est-à-dire l'Institut Pacheco.

1818, sous le régime hollandais, le Conseil des Hospices projette de regrouper dans l'ancien enclos du Béguinage trois établissements pour vieillards. L'ampleur du projet amène à créer de nouvelles rues et à les lotir . La discussion sur l'implantation d'une rue latérale le long de la façade ouest permet une lecture éclairante sur l'opinion que les édiles de l'époque trouvaient politiquement correcte d'exprimer à l'égard des vieillards qu'ils soignaient et de l'architecture qu'ils réalisaient.

Par la formation de cette rue, le nouvel hospice se trouvera non seulement privé d'un emplacement qui lui est nécessaire pour sa blanchisserie et ses cours de service, mais il sera aussi exposé à être volé par la faculté que les vieilles femmes et les vieillards auront de communiquer facilement par les croisées basses avec l'extérieur, et telles mesures que l'on prenne, il sera impossible d'empêcher que l'on introduise du dehors des liqueurs fortes et que les vieillards ne distribuent à leurs parents des vivres et peut-être des vêtements car les grilles et les barreaux que l'on pourrait mettre à ces croisées ne pourraient empêcher d'y passer des petits objets et rendront la vue de l'hospice pénible aux acquéreurs des terrains en face en leur donnant pour point de vue le tableau effrayant d'une vaste prison. Il est même probable que le Conseil trouvera difficilement des acquéreurs pour ces terrains de la rue ne devant avoir des maisons bourgeoises que sur un des côtés et de l'autre la façade latérale de l'hospice qui aura plus de 500 pieds de Bruxelles de longueur et ne présentera qu'une ligne de croisées dont la monotonie ne sera rachetée par aucune décoration architecturale.

En 1826, le bâtiment est terminé et mis en service.
En 1930, rien n'avait changé, sauf la présence du photographe.
En décembre 1968, le projet consiste à démolir un des deux quadrilatères et de le remplacer par une tour d'une dizaine d'étages.

Bruxelles découvre alors la valeur de l'architecture néo-classique et s'engage la polémique qui s'impose : conserver ou démolir.
La C.A.P. introduit donc un recours contre le classement de l'immeuble.
Ce mémoire s'exprime de façon brutaliste comme il se doit.

Nous lisons :

" En effet, pour l'hospice de la C.A.P., on ne peut parler de composition architecturale lorsqu'on examine les plans de l'architecte Partoes ; ni harmonie, ni recherche de proportions ne se dégagent de l'analyse des documents en notre possession, qu'il s'agisse des gravures de l'époque ou des photographies actuelles. Une impression de banalité, de lourdeur, d'utilitarisme et d'économie drastique de dégage de l'analyse des documents : mauvais rapports des proportions entre les pleins et les vides, classicisme gratuit et mal adapté des volumes, décor grossier des frontons par la percée d'un disgracieux croissant de lune ou soleil levant ornant les corps d'entrées. Tout dans cette architecture révèle l'œuvre utilitaire bâclée dans son étude et dans sa réalisation comme eût pu l'être celle d'une caserne à laquelle l'hospice emprunte trop le caractère. Si l'on s'attache, d'autre part, à l'examen des bâtiments annexes, les pavillons qui font eux aussi partie de la démarche générale de la procédure de classement, on ne peut que s'étonner plus encore de l'indigence et du manque d'intérêt d'une telle architecture, détachement qui apparaît dans les intentions mêmes de Partoes, puisque ces bâtiments annexes ne sont pas repris dans ses plans originaux …
Il nous semble, en conclusion, qu'il est vain de vouloir maintenir ici un ensemble dont l'intérêt architectural et urbanistique est discutable contre la proposition d'un assainissement général de la zone, assainissement qui permettrait la mise en valeur de l'un des trésors de l'architecture baroque ou jésuite et la rénovation d'un quartier voué à une lente agonie par la consécration d'un domaine construit inadéquat aux conditions de la vie contemporaine. L'on ne peut, au profit d'un monument dont la qualité architecturale est très discutable, vouer à l'ankylose un quartier vivant et animé et dont les réelles valeurs architecturales seraient elles oubliées ou étouffées par l'indifférence des constructions anonymes ou dépourvues d'intérêt. "


En conclusion de cette conclusion, le classement a été maintenu, le projet de démolition-reconstruction a été abandonné, une rénovation lourde a été conduite dans les années 70 ne conservant des bâtiments d'origine que les toitures et façades et reconstruisant derrière ces façades un hôpital moderne et fonctionnel.

Aujourd'hui, 25 ans plus tard, on recommence, puisque les chambres à 4 lits qui ont été aménagées ne sont plus conformes à la nouvelle norme fédérale qui limite la capacité des chambres à 1 et 2 lits.

Quelle leçon tirer de cette histoire jolie !
On ne s'est pas vraiment demandé si l'expression architecturale de ce bâtiment rend bien compte du souci actuel d'humanisation d'une telle institution en charge de la fin de vie de nos pensionnaires.
On ne s'est pas demandé si une autre destination de ce bâtiment n'aurait pas permis une rénovation plus légère.
Mais en définitive, tout est bien qui finit bien.
Pour cette opération de pur façadisme, le C.P.A.S. a reçu le prix EUROPA NOSTRA et les Règles d'Or de l'Urbanisme et nos pensionnaires sont accueillis dans des conditions conformes à tout point de vue, dans un environnement verduré.

Tout est bien qui finit bien, et qui recommence sans cesse ...