LA NAISSANCE DU PLAN PAVILLONAIRE DANS LES ASILES D'ALIENES

Pierre-Louis LAGET, conservateur, DRAC nord - Pas de Calais, France


La division des asiles d'aliénés en plusieurs unités architecturales complètement indépendantes les unes des autres remonte en fait à l'origine même de l'institution de ce type d'établissement, à la suite du célèbre rapport adressé par le médecin Etienne Esquirol au ministre de l'Intérieur en 1818.

Pour Esquirol chaque unité architecturale était destinée à abriter une des grandes catégories de malades mentaux. Ces unités étaient constituées de bâtiments en rez-de-chaussée disposés autour d'une cour bordée de portiques. L'asile de Saint-Yon à Rouen, 1er du genre, bâti entre 1821 et 1827 selon les plans de l'architecte Jouannin, montre une disposition parfaitement fidèle aux conceptions initiales d'Esquirol et de son collègue Benjamin Desportes.

Cependant l'idée de réunir les malades suivant le type de leur affection fut rapidement combattue par certains médecins qui considéraient que cette réunion, loin d'être fructueuse, était au contraire préjudiciable à la santé des aliénés : ainsi les mélancoliques risquaient-ils de se communiquer leurs idées suicidaires, et les maniaques de s'exciter mutuellement. En sus fallait-il encore s'accorder sur une taxinomie des maladies mentales et ne pas multiplier les entités morbides devant être séparées les unes des autres.

Cette réunion des malades par catégorie morbide dite nosographique fut en conséquence discréditée et on lui préféra celle par formes principales de manifestations extérieures, telles l'état de tranquillité, d'agitation, de gâtisme. En dépit de ce glissement d'une taxinomie morbide vers une taxinomie comportementale, le regroupement de certains types d'aliénés dans des divisions ou quartiers distincts ne fut guère remis en cause. Il se trouva de surcroît légitimé lorsque l'on opta définitivement pour une séparation des groupes selon ces critères comportementaux. En effet, l'on pouvait adopter pour l'hébergement de certaines formes d'aliénation des dispositions architecturales spécifiques qui paraissaient rationnelles : quartier constitué de bâtiments en rez-de-chaussée pour les gâteux, à étages pour les tranquilles, quartier dit de sécurité constitué de bâtiments divisés en loges individuelles pour les agités et surtout les furieux.

Dès la construction de l'asile d'aliénés du Mans entre 1828 et 1836, l'architecte Delarue adopta pour la première fois le plan que l'inspecteur général des asiles et des prisons, Maximien Parchappe de Vinay, devait qualifier plus tard de système français par opposition notamment aux équivalents britannique et germanique. Ce plan qualifié de système français se caractérise par la division des bâtiments de malades en deux ensembles, l'un pour les quartiers des hommes, l'autre pour ceux des femmes, disposés de part et d'autre d'une bande centrale entrecoupée par une succession de bâtiments perpendiculaires abritant les services communs aux deux sexes : administration, services généraux, chapelle, bains et morgue. Chaque bâtiment de malade, qualifié abusivement de pavillon, correspond généralement à un quartier, parfois deux, séparé par un escalier central. En effet, comme l'expose fort bien dans sa thèse de doctorat publiée en 1852, Henri Falret, les médecins aliénistes s'accordaient au moins sur quelques points relativement à l'architecture des asiles : rendre les divisions ou quartiers tout à fait indépendantes et ne jamais les superposer. Les bâtiments d'hébergement restaient néanmoins reliés entre eux par des galeries ouvertes ou fermées afin de faciliter le service des malades comme cela venait d'être réalisé, et ce pour la première fois en France, à l'hôpital Saint-André de Bordeaux érigé entre 1821 et 1829 par l'architecte Burguet.

La loi du 30 juin 1838 institua les asiles d'aliénés, à raison d'un par département et c'est sur le budget départemental que devaient être financées les constructions. Cette loi fut bientôt complétée par l'ordonnance du 18 décembre 1839, laquelle arrêta que, dans ces établissements, les sexes seraient séparés ainsi que les âges, avec enfants d'un côté, adultes de l'autre, d'autre part que les épileptiques aliénés seraient regroupés à part. Toutefois si la loi imposait de nouvelles catégories d'aliénés et en conséquence la création de nouveaux quartiers, elle demeurait muette sur les dispositions architecturales à suivre. Ce sont les inspecteurs généraux qui intervinrent en ce domaine pour tenter d'imposer leurs vues.

Ainsi Maximien Parchappe, nommé inspecteur général en 1848, semble avoir été hostile au système des pavillons simplement reliés par des galeries ouvertes afin d'éviter ces solutions de continuité qui s'opposent à la recherche d'un effet monumental. Toutefois malgré sa préférence pour un système de bâtiments continus, Parchappe affirmait hautement son aversion à toute position dogmatique en matière d'architecture asilaire et des solutions variés purent donc être adoptées durant la période de son inspectorat qui s'étendit de 1848 à 1866. Mais par dessus tout ce furent souvent des raisons d'économie qui présidèrent au choix de tel ou tel projet. Ces raisons d'économie avaient déjà contribué à faire abandonner le plan d'Esquirol : les bâtiments en rez-de-chaussée réclamant plus d'espace et entraînant des frais de construction et surtout ultérieurement des frais de gestion beaucoup plus élevés que les bâtiments à étages.

Le règne de Napoléon III fut une période particulièrement faste pour les fondations asilaires, puisque la construction de nombreux établissements neufs fut alors entreprise, sinon achevée durant cette période, alors que pendant la décennie du règne de Louis-Philippe qui avait suivi le vote de la loi de 1838, ces fondations avaient été plutôt rares. Dans les années qui suivirent immédiatement la guerre de 1870-1871, les sources de financement public se tarirent en raison de l'énorme indemnité de guerre à payer à l'Allemagne par suite de la défaite. Ce fut dans ce contexte de restriction budgétaire que l'on vit se développer le système pavillonnaire dans l'architecture asilaire.

Toutefois les difficultés budgétaires ne jouèrent vraisemblablement qu'un rôle accessoire. D'abord la montée en puissance, au cours des années précédentes, du mouvement hygiéniste, dont l'objet d'étude n'était certes point les asiles d'aliénés mais les hôpitaux, devait inévitablement influer sur la conception architecturale d'autres établissements publics : casernes, hospices, édifices d'enseignement, etc. Ainsi lors de sa délibération du 14 décembre 1864, la société de chirurgie avait dressé un programme d'hôpital idéal qui avait connu un grand retentissement, programme selon lequel les pavillons de malades seraient complètement isolés et largement espacés entre eux. En outre, avant même cette prise de position solennelle de la société de chirurgie en faveur du plan pavillonnaire, certains aliénistes eux-mêmes avaient opté pour des solutions fort similaires, même si les raisons qu'ils invoquaient, étaient bien différentes de celles des chirurgiens.

Ainsi Henri Falret dans sa thèse de médecine déjà mentionnée, publiée en 1852, préconisait l'adoption d'un plan asilaire dont l'ensemble ne présenterait aucun aspect monumental, dont les unités architecturales auraient l'apparence de maisons ordinaires et dont cours et jardins seraient largement ouverts. Le même auteur se prononce également contre les corridors et galeries de service qui relient les bâtiments entre eux mais, entre ces deux seuls choix possibles, il avoue préférer encore la solution de la galerie par le caractère d'aération qu'elle confère à l'ensemble.

Le plus ancien asile d'aliénés présentant un plan pavillonnaire où les galeries de service sont complètement absentes, serait celui de Saint-Robert, sis sur la commune de Saint-Egrève près de Grenoble. Cependant, si le début des travaux se situe bien en 1852, leur chronologie est mal assuré et l'on sait qu'ils s'achevèrent seulement vers 1880. Les plans avaient été imposés de haute lutte devant le Conseil des bâtiments civils par le médecin directeur de l'asile, le docteur Louis Evrat, contre l'architecte départemental. Si l'on regarde maintenant de près le plan sommaire gravé publié par Evrat, on constate que ce dernier avait bel et bien prévu initialement des galeries de service reliant les pavillons, galeries auxquelles l'on aurait renoncé, peut être en raison des difficultés de financement du chantier. Toujours est-il qu'en 1878, peu avant l'achèvement des travaux, l'on a bien affaire à une disposition strictement pavillonnaire.

L'asile d'aliénés autonome d'Armentières, dans le département du Nord, est un peu plus tardif, mais sa chronologie est revanche bien assurée : lorsqu'on décida d'implanter l'établissement, dont la fondation remontait au XVIIe siècle, sur un nouveau site hors la ville en raison de l'impossibilité d'extension locale, les travaux de construction furent confiés à l'architecte lillois Jean-Baptiste Cordonnier et exécutés entre 1875 et 1884. L'avant-projet établi par cet architecte en 1874 montre déjà une disposition pavillonnaire et la réalisation diffère peu des plans initiaux dressés en 1875. L'établissement fut entièrement détruit pendant la guerre de 1914-1918 et rebâti selon des plans très voisins.
Dans le département voisin du Pas-de-Calais, on se trouva dans la même obligation de reconstruire hors les murs de la petite ville de Saint-Venant, un établissement remontant aussi à l'Ancien Régime. Les plans seraient dus à l'architecte parisien Paul Lenoir et la construction se situe vers 1880-1886. Un plan correspondant vraisemblablement à un projet avait été dressé par Lenoir dès 1875, mais hormis les pavillons abritant les quartiers de sécurité, la disposition générale et la forme des pavillons sont très proches des plans de 1875. Alors que l'asile d'aliénés d'Armentières était au départ strictement réservé aux hommes aliénés, celui de Saint-Venant ne recevait au contraire que les femmes.

Dans au moins un autre cas d'asile d'aliénés, le plan pavillonnaire fut adopté de façon précoce ; c'est celui d'Aix-en-Provence, établissement à l'origine privé, dirigé par le docteur Pontier. Il apparaît déjà avec une telle disposition en 1875, mais les éléments de l'histoire de la fondation et de la construction de cet établissement nous font actuellement défaut.

Lorsque l'Assistance publique décida, au crépuscule du XIXe siècle, d'entreprendre la construction à Paris de quatre hôpitaux pavillonnaires, édifices qui devaient d'ailleurs lui servir de vitrine pour l'exposition universelle de1900 : trois hôpitaux pour enfants - Trousseau, Bretonneau et Hérold - et l'hôpital Boucicaut, cette disposition fut saluée alors comme une des premières du genre en France en matière d'architecture hospitalière. Cette conception architecturale, aboutissement ultime de l'hygiénisme, avait été pourtant mise en œuvre une vingtaine d'années avant dans les asiles d'aliénés. Mais peut-être les asiles d'aliénés n'étaient-ils pas encore considérés comme des hôpitaux à part entière, ils recevront d'ailleurs seulement en 1937 leur nom d'hôpitaux psychiatriques.