L'HOTE- DIEU DE PARIS, L'IMPOSSIBLE TRANSFERT ?

Françoise SALAUN, historienne, Déléguation aux Affaires Générales, AP-HP, France

En décembre 1956, dans le contexte de préparation de la réforme hospitalo-universitaire, un projet de transfert de l'Hôtel-Dieu à la périphérie de Paris est présenté au Conseil municipal de Paris. Mais au printemps 1957, les médecins de l'Hôtel-Dieu obtiennent l'abandon du projet. Ils rappellent à cette occasion que l'Hôtel-Dieu est, de tous les hôpitaux de Paris, "le plus utile et le plus glorieux, celui qui a donné son nom à tous les Hôtels-Dieu du monde". Cette référence au caractère symbolique de l'Hôtel-Dieu, le directeur de l'Assistance Publique (Xavier Leclainche) l'estime quant à lui dépassée. Il préfère souligner l'enjeu de la "création à Paris du premier véritable Centre hospitalier universitaire" et rappelle que l'hôpital a changé de fonction : "il ne s'agit plus de la conjonction de la cathédrale et de l'hôpital (c'est-à-dire de la foi et de la charité) que certains redoutent tant de voir s'estomper. Il s'agit de l'association des soins aux malades et de la formation des médecins." Cette protestation, restée vaine, illustre assez bien les difficultés auxquelles ont été confrontés, depuis la fin du 18e siècle, tous ceux qui ont prôné le transfert du vieil hôpital de la Cité. Les arguments médicaux se sont régulièrement heurtés à des enjeux d'un autre ordre.

La crise de la fin du 18e siècle
Symbole de l'hôpital de la chrétienté médiévale, l'Hôtel-Dieu de Paris est érigé au cœur de la ville où il joue un rôle de "sanctuaire de l'humanité" (Tenon, 1788). L'incendie de décembre 1772 qui ravage la partie nord de l'établissement déclenche toute une série de débats et de publications sur le devenir du vieil hôpital. Certains proposent sa translation à l'extérieur de la cité, d'autres prônent une reconstruction sur place selon les nouvelles normes de l'hygiène. L'argumentation déployée en faveur du transfert de l'Hôtel-Dieu se fonde pour l'essentiel sur les critères d'espace, de pureté de l'air et de salubrité des eaux (projets en faveur de l'île des Cygnes au milieu de la plaine de Grenelle). Il s'agit de trouver des solutions qui s'inscrivent dans un programme d'hygiène et de salubrité. L'idée s'affirme que la question de l'emplacement des hôpitaux dans la ville doit désormais être envisagée selon "des principes de santé" (Tenon, 1788). A ces théories sanitaires, viennent se greffer des arguments qui renvoient aux valeurs de la philosophie des Lumières. Le souci d'assurer le repos et la tranquillité des malades à l'écart du tumulte de la ville peut ainsi être lu à la lumière de la définition rousseauiste du bonheur. Surtout, la question hospitalière s'inscrit dans la réflexion qui émerge au cours de la seconde moitié du 18e siècle sur l'organisation de la ville. Dans un contexte de dénonciation du désordre et de l'insalubrité de la ville, les architectes conçoivent des projets de ville idéale, organisée selon les préceptes de la Raison et dans lesquels les hôpitaux, pas plus que les cimetières, n'ont leur place. Est ici soulevée la question des fondements idéologiques qui justifient l'éloignement de l'hôpital de la ville (par exemple : quelle est la frontière entre contagion pathologique et contagion morale ?)

1867-1877 : la reconstruction
Au début des années 1860, la question de la reconstruction de l'Hôtel-Dieu est à nouveau d'actualité, dans un contexte de rénovation de l'urbanisme parisien sous le Second Empire. Deux questions se mêlent : il s'agit "non seulement de faire un hôpital plus salubre et plus commode que le vieil Hôtel-Dieu, mais aussi de transformer tout un quartier de Paris où se trouvait resserrée une nombreuse population" (Conseil de surveillance, 20 janvier 1872). Les travaux d'embellissement et d'assainissement de la capitale conduits par le baron Haussmann (préfet de la Seine entre 1853 et 1869) poursuivent deux objectifs politiques : rehausser le prestige du régime impérial (la destruction de l'Hôtel-Dieu dégagerait la vue sur Notre-Dame) et démolir les quartiers populaires (principaux foyers révolutionnaires).
Qu'en est-il du débat sanitaire ? Les membres de la Société de chirurgie de Paris proposent de conserver dans les quartiers de la capitale des "hôpitaux de secours" (de 100 lits au maximum) et de placer à l'extérieur de la capitale les hôpitaux généraux. L'Hôtel-Dieu pourrait ainsi être transféré "près des bords de la Seine, dans les environs du bois de Vincennes ou de l'ancien parc de Bercy" (Société de chirurgie de Paris, 1864). Mais cette option n'est pas retenue. L'idée prévaut que "les hôpitaux doivent être au centre même des agglomérations qu'ils ont à desservir" (Hausmmann, 1864), contrairement aux hospices (entre 1862 et 1869, cinq hospices ou maisons de retraite sont transférés hors de Paris).
Les opposants au transfert de l'Hôtel-Dieu soulignent que la salubrité d'un hôpital tient essentiellement à son agencement intérieur (séparation des malades, aération des salles). La valeur de symbole qui s'attache à l'Hôtel-Dieu est également soulignée : "Il est pour le peuple de Paris le symbole de la bienfaisance au seuil de l'antique cathédrale" (Conseil Municipal, 24 mars 1865). L'emplacement du nouvel Hôtel-Dieu est décidé en 1864 (Conseil Municipal, 30 septembre). Edifié à quelques centaines de mètres seulement du vieil hôpital de la Cité, sur le côté nord du parvis Notre-Dame, le nouvel établissement est "circonscrit par la place du Parvis de Notre-Dame, par le quai Napoléon, par la rue d'Arcole redressée et élargie à vingt mètres à l'est, par la rue de la Cité élargie à vingt mètres à l'ouest" (Haussmann, 1864). Pendant sa reconstruction (entre 1867 et 1877), les hygiénistes réussissent à obtenir des modifications au projet initial (démolition du 3ème étage, diminution du nombre de lits).